Quel avenir pour nos soins de santé ?

Manifeste du médecin

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Nous avons reçu du Docteur Mélika Armanet un courrier intitulé « Manifeste du médecin », en vue d’être publié dans le prochain bulletin municipal « Cocorico » à la rubrique courrier des lecteurs prévue à cet effet.
Suite à ce courrier, Michel Jarrige, conseiller municipal en charge de la communication Internet, a rencontré Mélika Armanet afin de vous en permettre une lecture éclairée.

MJ : J’ai lu avec attention votre Manifeste du médecin et je l’ai ressenti comme un cri d’alerte, un appel à la vigilance, mais aussi à l’action, s’agissant de l’évolution des soins de santé dans notre environnement rural de moyenne montagne.
MA : En effet, j’ai voulu attirer l’attention des habitants sur l’évolution prévisible de notre travail de médecin.
Si nous observons notre environnement médical proche (au niveau du canton), nous voyons que 5 médecins exercent aujourd’hui. La norme en la matière indique qu’un médecin, pour offrir un service de qualité, peut suivre environ mille patients. Ce chiffre de 1 médecin pour 1000 habitants est déjà dépassé… Il faut dire que mes patients viennent aussi souvent de cantons extérieurs où le manque de médecins se fait ressentir aussi, notamment le manque de médecins femmes.
Si nous nous projetons à cinq ans (soit en 2014), nous pouvons penser que sauf nouvelle installation intervenue d’ici là, qu’il ne restera que 2 médecins en fonction. Alors la norme de qualité, visée plus haut, ne sera qu’un lointain souvenir.
MJ : Pour le profane que je suis, cela veut dire que les personnes auront de plus en plus de peine à se faire soigner à proximité de leur lieu d’habitation.
MA : Effectivement, nous risquons, si rien n’est fait, de rencontrer ce type de problème associé au fait que les médecins restant devront se concentrer sur les cas les plus graves.
MJ : L’observation de votre environnement professionnel, votre propre expérience et la pression que vous sentez monter ont donc été les principaux facteurs qui vous ont fait écrire ce manifeste.
MA : Oui. Un médecin est un homme ou une femme comme tout un chacun. Nous avons une vie familiale, sociale, etc.
Mais être médecin, c’est avant tout une vocation qui nous pousse vers notre prochain pour l’accompagner dans ses difficultés de santé.
Par exemple à ce jour, une remplaçante effectue des missions entre Poule et Lamure, elle est en cours de thèse et son projet professionnel est de travailler ensuite en ville. C’est elle qui nous permet de prendre quelques jours sans pénaliser les malades.
Le médecin rural est plus seul, sa responsabilité est plus grande eu égard à son environnement professionnel immédiat. Les gardes sont aussi plus nombreuses qu’en ville où il existe des structures spécifiques de garde et où l’hôpital est à proximité.
MJ : Vous dites que les maires se mobilisent pour les écoles, mais ne semblent pas intéressés par les paramédicaux.
MA : C’est une remarque au niveau national que je fais ici, car s’agissant de notre canton, la communauté de commune a étudié la faisabilité de créer une maison de santé sur Lamure sur Azergues sur la base de la proposition d’un particulier vendant un tènement immobilier. Ce projet est en cours d’étude. Un projet d’association est tentant, mais encore faut-il que des professionnels veuillent l’investir. Par ailleurs, pour la population, cela impliquera des déplacements plus importants pour se rendre au seul centre médicalisé du canton.
MJ : La situation est en effet préoccupante, sachant que par ailleurs la population résidentielle de nos communes croît régulièrement. Quels sont de votre point de vue les et nos moyens d’action ?
MA : Le nombre de médecin est insuffisant. Ce problème remonte aux années 1980 lorsque le numerus clausus a commencé a être diminué (il a atteint sont point bas en 1993), aujourd’hui il est revenu à un taux acceptable, mais les effets de sa remontées se feront attendre compte tenu de la durée des études et des nombreux départs en retraite. En réalité, le nombre de médecins ne sera plus jamais (du moins pas avant 20 ou 30 ans) aux taux que nous avons connus, surtout si le gouvernement souhaite faire des économies de santé. Il est certain aussi que les médecins ne pourront pas suivre un rythme infernal, et seront peut-être dégoûtés à la longue et seront tentés de changer de voie professionnelle…
Notre action : Faire venir de jeunes médecins dans nos campagnes.
J’œuvre déjà en ce sens au niveau de la faculté de médecine où je distribue des affichettes incitatives rappelant notamment les avantages fiscaux liés à ces installations rurales.
Par ailleurs, j’envisage de prendre un interne au cabinet (si je trouve un ou une volontaire) car de mon point de vue le contact est le meilleur moyen de développer l’envie.
Action plus collective : réfléchir à une autre vision de la santé et de sa prise en charge. Il faudra peut-être accepter les aléas de la santé, accepter de se soigner un peu tout seuls. Peut-être faudra-t-il accepter qu’on ne puisse plus toujours tout mettre en œuvre pour aboutir à un diagnostic le plus précis possible au prix de dépenses importantes en argent et en temps ? Peut-être la solution viendra-t-elle de la population générale, en réfléchissant tous ensemble ? Mais peut-on accepter un « recul » des soins, un retour au temps de nos grand-mères ? Comment allier manque de médecins et d’argent avec performance diagnostique et thérapeutique ?